le Spectre Platon chez les analytiques

Publication le 04/09/2025 de mon ouvrage « le Spectre Platon chez les analytiques » aux Presses Universitaires de Vincennes dans la collection La Philosophie hors de soi.

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Cet ouvrage est à la fois un parcours autobiographique d’une étudiante française au sens intellectuel du mot des différents moments d’une aventure philosophique inséparable de la vie et la présentation d’épisodes entraînant crises et tournants à chaque voyage aussi bien  intérieur. Quelques balises aident au repérage dans le parcours en plusieurs temps de cette « héritière critique » comme elle aime à se désigner elle-même.

L’époque traversée est bien celle des années 1968 où bascule en France, la conception de la philosophie comme pratique interprétative des grands textes théoriques, mais aussi objet d’enseignement universitaire dans un pays bien portant presque à tous égards : par l’intensité des échanges, les courants idéologiques qui le sillonnent, les controverses sur les méthodes, la violence parfois de ses grandes figures, dans des années de tumultes européens qui ont laissé leur empreinte sur la jeune chercheuse d’abord versée dans les études de philosophie grecque.

En 1966, celle-ci change en effet de navigation, attirée par les travaux anglais y compris dans le champ grec. Elle découvre chez les Anglais, avec la langue une « tradition » autre de lecture philosophique plus « analytique » vis-à-vis des Grecs, plus aristotélicienne d’esprit aussi, mais surtout ouverte à des influences philosophiques venant d’ailleurs, en particulier d’Europe centrale, à savoir Vienne. L’Angleterre est encore le pays de Russell, lecteur de Leibniz plutôt que de Descartes, mais c’est Gilbert Ryle qui focalise plutôt son approche de Platon. Années 60, Vienne est à l’époque une source encore agissante à Cambridge où se font entendre des voix marquées par les héritiers du Cercle de Vienne, à ces dates bien sûr exilés. La plus impressionnante de ces voix dans ce paysage austro-saxon, est celle de Wittgenstein, découverte par Russell, et devenue ensuite anglaise à son tour après la deuxième guerre mondiale.

Cependant, cette voix résonne seule dans un monde ébranlé, moins anglaise qu’européenne. Il est difficile de qualifier cette voix de « littéraire », impropre de la réduire à une démarche scientifique de philosophie, difficile aussi de lui assigner un « style » de pensée déterminé, même au sens examiné dans ce livre de la conception du « style » selon Gilles Granger, grand lecteur de Wittgenstein. Se situant entre formalisme et littérature, la prose philosophique se veut « interprétative ». De quoi et en quel sens ?

Forte d’une conception de la philosophie comme activité principalement axée sur le langage, et attentive à ses liens organiques avec la science moderne, elle se démarque de ce qu’elle a rendu possible au nom du même idéal de la clarification qu’elle a promu. En France, cette philosophie d’abord assimilée au positivisme logique a été mal vue, considérée comme réductrice et formaliste. Pour cette raison, elle a longtemps échappé au lecteur français marqué par la critique littéraire, laquelle fut en revanche très prisée dans les pays anglo-américains, au point d’éclipser les travaux épistémologiques émergeant sur notre sol à peu près dans les mêmes années.

L’antiplatonisme de Wittgenstein a fait couler beaucoup d’encre. Redouté dans notre culture philosophique forte d’une tradition de pensée qui doit beaucoup aux Grecs, l’antiplatonisme fait de Platon à la fois la bête noire et un objet d’admiration. C’est pourquoi Wittgenstein qui en reconstruit l’image à la mesure de la philosophie des jeux de langage qu’il défend, en vient à devoir s’en démarquer absolument. Que le platonisme lui serve de cible pour penser autrement est donc au centre de ce livre. Ainsi irait la philosophie : pas de Wittgenstein sans Platon ?

Cependant, la question de ce qu’il reste au philosophe à faire reste ouverte ! D’où une enquête sur ce qu’il convient de comprendre par « Dichtung » (mot de Wittgenstein) du philosophe en tant que forme expressive de « composition », distincte de la poésie, qui ne se réduit pas forcément à un genre écrit de la pensée rivé à la représentation ancienne de l’âme-livre.