Depuis les années 1980, mon travail a consisté en « Recherches sur la philosophie du langage », titre d’un séminaire tenu, durant plusieurs années, en coordination avec Jan Sebestik (CNRS), notamment à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST) de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

J’ai prolongé ces dernières années ces travaux en centrant mon attention sur Wittgenstein et la musique afin de comprendre, à la lumière du paradigme musical, quelles fonctions les références tantôt à l’œuvre, tantôt au jeu de langage ou aux aspects, modulaient sa conception de la méthode de description des concepts aux différentes étapes qui jalonnent sa pensée, en gestation perpétuelle, selon que l’accent est mis sur la projection dans le Tractatus, la grammaire du comprendre dans les écrits intermédiaires – voir mon article « Wittgenstein et Schönberg, penseurs de la forme » (2010) – jusqu’aux Recherches philosophiques, ou les « aspects » dans la philosophie de la psychologie (ou grammaire des concepts psychologiques).

L’analogie explicite que Wittgenstein trace entre la « grammaire » et l’harmonie musicale dans les années 1930 suggère une autre piste maîtresse qui rejoint des travaux davantage tournés vers l’approche anthropologique des rapports entre culture et phrase, sous l’angle de notre « Weltbild ». Relire la philosophie des « aspects » et la question du « motif » en les étendant jusque là conduit parallèlement à tisser, entre musique et philosophie, des liens plus larges relatifs à une certaine conception, critique, mais pas dans un sens dialectique adornien, de la culture.

Cette orientation s’est prolongée avec le projet que nous avons développé, Arley Moreno et moi-même, de consacrer un numéro des Cahiers de philosophie du langage aux approches esthétiques et sociales de notre Weltbild, avec la collaboration de Pierre Fasula. À cette fin, Pierre Fasula et moi-même avons organisé une journée sur le thème « Weltbild quelle place pour la science ? » qui s’est tenue le 23 janvier 2014 à la Cité universitaire internationale de Paris (CIUP), et dont les actes composent le numéro 9 des Cahiers de philosophie du langage, intitulé « Images du monde, quelle place pour la science ? ».

Cependant, comme avec Wittgenstein on n’est jamais très loin, s’agissant de musique, des aspects acoustiques du langage, l’idée de creuser plus avant l’articulation entre vie des sons et vie des signes a motivé un second projet avec Arild Utaker, de l’université de Bergen, en association avec les Archives Wittgenstein. Nous avons développé un séminaire à deux conduisant à des séances ponctuelles, poursuivies en 2014-15 avec Pierre Fasula, à la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH), à Paris.

Sont ainsi tirés les fruits de nos collaborations triple-partenariales (depuis 2002) avec Bergen puis Tunis (Pr Melika Ouelbani, organisation d’un colloque des 17 et 18 avril 2015 sur le thème « Langage, pensée et esprit Wittgenstein ») qui, sur la base d’un accord bilatéral plus récent déjà en vigueur entre nos universités respectives à Bergen et à Paris 8, permettent de prolonger les travaux menés antérieurement à l’occasion des conférences que j’ai organisées à la FMSH sur « Lire l’Album », dans le cadre des séminaires sur « Langage et vie » hébergés à la MSH Paris Nord, notamment ceux qui ont mis à l’honneur des questions sur « Wittgenstein et le digital », thème qui avait été retenu pour nos rencontres à Skjolden en Norvège en juin 2012.

Ces développements en réseaux qui privilégient interdisciplinarité, internationalité et inter-institutionnalité, n’empêchent pas la poursuite de ma collaboration avec Makis Solomos (musicologue l’Université Paris 8) et Horacio Vaggione (compositeur chercheur actuellement émérite de l’Université Paris 8 dont il est résulté une collection « Musique philosophie » que nous avons cofondée en 2003 aux éditions de l’Harmattan. Cette collection a été marquée à son lancement par la parution d’un ouvrage Formel Informel qui fut suivi de plusieurs autres dont, à l’automne 2010, Manières de faire des sons (actes de deux colloques coordonnés en 2002 et 2003 avec Horacio Vaggione).

J’ai été de plus collaboratrice de la revue musicale Filigrane (éditions Delatour France). Mon ouvrage Au fil du motif. Autour de Wittgenstein et la musique, paru chez Delatour France en 2012, qui rassemble une quinzaine d’écrits dont le tout premier remonte à 1992 (colloque organisé par Hugues Dufourt), a inauguré la collection « Musique & Philosophie » que je co-dirige avec Julien Labia.

L’ouvrage Helmholtz du son à la musique (2011) qui touche à la musique vue sous l’angle de l’histoire des sciences sur Helmholtz, Mach, Dahlhaus, et qui a été réalisé en collaboration avec Céline Vautrin et Patrice Bailhache (comprenant des textes parfois inédits et traduits en français pour la première fois par Céline Vautrin) est le fruit d’une délégation au CNRS que j’avais obtenue en 2004 pour travailler dans le cadre de l’équipe dirigée à l’époque par le compositeur-chercheur Costin Miereanu. L’ouvrage, qui a bénéficié d’une aide de la fondation Salabert, a fait connaître, notamment par voie de traduction à partir de l’allemand, des textes relativement ignorés chez nous et difficiles d’accès, traitant de questions d’une grande importance pour la musique moderne du début du XXe siècle en Europe. L’article de Dahlhaus de 1970 sur Helmholtz auquel j’ai choisi de m’attacher pour ce livre offre trois aspects importants :

  • l’aspect conventionnel soumis à révision du principe de la « naturalité » (en question) du système des sons ;
  • l’aspect prometteur, en direction du Cercle de Vienne, de la méthode helmholtzienne, par ailleurs saluée comme décisive par Ernst Cassirer ;
  • l’importance méthodologique de la combinaison par le musicologue-philosophe allemand Carl Dahlhaus de l’esthétique musicale avec l’épistémologie. C’est ce troisième aspect qui se trouve mis à l’honneur par nos projets de traduction de certains écrits de Dahlhaus avec Julien Labia d’où le montage d’un groupe de traduction de l’allemand depuis 2012. Ce groupe s’est attaché à traduire Musikaesthetik de Dahlhaus (Cologne 1967) pour les éditions Vrin, sous le titre Esthétique de la musique (2015, coordination Julien Labia, avec une postface par moi-même).

La collection « Philosophie & Musique » suit ces pistes ordonnées par une ligne de réflexion qui privilégie la notion d’autonomie du musical depuis la tradition « formaliste » (au sens musical) d’Eduard Hanslick, historien de la musique autrichien du milieu du XIXe siècle dont Wittgenstein hérite au plan de sa conception de la musique, en particulier concernant la critique du contenu sentimental de la musique, mais s’intéresse également aux formes que peut prendre cette notion aujourd’hui si l’on modalise certains présupposés d’époque, en déclinant ce « paradigme » de l’autonomie selon les divers contextes auxquels il est légitime de l’étendre. Ne pourrait-on défendre cette « autonomie » à propos des formes sonores qui se suffisent à elles-mêmes, aux « sons » ? Cette hypothèse appuyée sur les réalisations contemporaines prend le risque de répondre à Carl Dahlhaus concernant le danger de non-sens encouru par les musiques privilégiant le bruit ou l’environnement acoustique.
L’importance de la performance, et la transformation de la « partition » en système d’instructions a posteriori pour l’interprète suggèrent ces déplacements sans forcément porter préjudice à la « cohérence » – mot de Dahlhaus où s’entend le désir de sauver l’intelligibilité de l’œuvre musicale.

On mesure dès lors l’importance philosophique du renversement de perspective (dont John Cage porte une grande part de responsabilité) auquel l’on parvient, qui affecte l’idée, encore bien ancrée et tenue pour une évidence, selon laquelle passer de la partition à l’interprétation musicale, c’est comme aller du sens (silencieux) à la performance (audible) de l’activité de signification. Ce point de vue adornien est expliqué par Max Paddison (Durham University).

Il est possible que les recherches anthropologiques sur le support de l’écrit depuis la révolution technologique des « machines électriques » nous ouvrent d’autres pistes, fécondes pour penser la musique aujourd’hui comme pour examiner ce qu’il en est chez Wittgenstein, de sa critique du formalisme et de sa mécanicité appliquée surtout à la tradition logique de son temps.

L’orientation maîtresse qui m’est propre, selon laquelle il manquerait encore une « philosophie pour les qualia sonores » nous fait regarder vers les recherches contemporaines sur le son en retenant en priorité les opérations du compositeur. Le mot d’« opération » employé par Horacio Vaggione, grand lecteur de Gilles Granger et Nelson Goodman, révèle l’importance ici d’une véritable « épistémologie de la musique » fructueuse pour penser l’investigation de sa structure interne à l’échelle des micro-structures sonores. Les compositeurs ayant écrit dans nos Manières de faire des sons (2010) montrent des exemples de qualia sonores parmi lesquels doivent être comptés les qualia de l’écoute prise comme objet de composition (François Bayle, Jean-Claude Risset, Horacio Vaggione en particulier).

Elle rejoint également, par ce biais, certaines recherches cognitives. À ce point l’enquête d’une philosophie pour les qualia sonores vient d’une part renforcer une philosophie des « aspects » venue du dernier Wittgenstein et constitue d’autre part, à mes yeux, une entrée de choix dans les recherches sur la cognition auditive, à la lumière des notions de « qualia » et « émergence ».

Méthodologiquement, je privilégie l’approche comparée des théories philosophiques dans une perspective discontinuiste, et pluri-registre.

Les travaux menés avec des musiciens de métier sont préférés à l’approche historique des « philosophies de la musique » qui jalonnent l’histoire de la philosophie que l’on a l’habitude de consulter pour les comprendre. Les résultats sont des analyses d’œuvres telles que celles de Georges Crumb, Steve Reich, Sergueï Prokofiev… que j’envisage de réunir dans un recueil. Ils sont le fruit de conférences publiées (dans les revues musicales Musimédiane 2016, Filigrane 2015).

Je tente de mettre en évidence les aspects importants qui peuvent être tirés d’une lecture « externe » des écrits de Wittgenstein.

J’évite de mêler des considérations sur des liens entre poésie et philosophie, liens que je trouve précaires quand bien même le mot de « Qualia » sert de titre à des articles théoriques (sur la musique) ou à un recueil de poésie.

Le point de vue applicatif ou notatif (Valéry, Wittgenstein) a ma préférence.

Page mise à jour le 21 décembre 2015