« NOUS » dans la musique

L’année 2018-19, j’aimerais prolonger l’enquête déjà menée sur langage, grammaire, institution en l’orientant vers le « nous » dans la musique.

 

LIEN VERS LE SÉMINAIRE COLLÈGE INTERNATIONAL DE PHILOSOPHIE, 2018-2019 (6 SEANCES) :

http://www.ciph.org/spip.php?page=activite-detail&idevt=877

 

Argument
Sens 3 de l’institution

J’en suis restée fin janvier 2018 à un 3e sens du mot « institution » que je n’ai pas pu développer.

Après avoir distingué en effet deux sens :

  • 1- Un sens attaché à une articulation grecque entre onomothétie, nomothétie, les noms et les lois,
  • 2- Le langage de l’institution, Comment pensent les institutions ? Valeurs, normes, coutumes : tel est le sens retenu par Mary Douglas dans son livre du même titre. Le langage n’est pas expressément mentionné par ce qu’il s’inclut tout naturellement dans les opérations de pensée en jeu. Disons qu’il va sans dire… Mais « aller sans dire » a des conséquences. Il me reste donc à explorer ce qui permet de faire du langage une institution dans un sens qui a gardé trace de l’expression « ethos », en grec, usage, norme, coutume.

– L’esprit objectif (Descombes vs Merleau-Ponty) sens 3

– Ce sens 3 est celui qui pourrait correspondre à ce que Merleau-Ponty a appelé « l’esprit objectif » dans sa Phénoménologie de la perception que Vincent Descombes a relu pour nous d’une manière tout à fait décisive propre à éclairer ce qu’il convient de comprendre quand Wittgenstein déclare : « Même si un lion pouvait parler, nous ne le comprendrions pas » (Rech. Philos. II, xi). Ce sens 3 dit que pour comprendre une phrase il faut saisir celles qui vont avec elle et comment elle est donnée avec elles. Cet « avec » est crucial pour ressaisir le fait holiste qu’un sujet parlant l’est en tant qu’il est « pris dans le milieu d’une forme de vie, fonds historique anthropologique d’institutions et coutumes » (Descombes, Institutions du sens, p 93).

S’il est en effet impossible d’identifier les pensées en les individuant, alors force est de constater qu’ici l’on ne peut séparer ce qui relève de la nature et ce qui relève de l’institution. L’institution est une seconde nature et la nature une sorte de première institution.

L’exemple du mot « grésil » est donné par Merleau-Ponty pour indiquer par quel « geste », le sens, écrit-il, « s’attrape ».

Face à la manière dont le phénoménologue accède à l’esprit objectif (Les Institutions du sens, p 282), Descombes montre que loin de désigner ce qui reste quand on a soustrait tout ce qui est « sujet » d’un monde de vie avec ses équipements, l’esprit objectif qui n’est pas, contrairement à ce que pense Merleau-Ponty, « objectivé » (c’est à dire déduit comme ce qui reste d’une soustraction), est « la présence du social dans l’esprit de chacun » (p 289). J’aimerais examiner cela au prisme de la musique.

 

L’institution d’abord :

C’est par une critique de la définition ostensive privée que Wittgenstein réussit en effet à montrer comment il faut penser l’institution d’abord, au départ-même du langage, si du moins il y a un sens à parler de « départ ». L’exemple du mot « rouge » au § 380 illustre cette précédence de fait, car je n’ai pas de règles pour passer en privé de ce que je vois aux mots pour le dire. Je ne peux effectuer ce passage que sans y penser, dans le milieu de l’application des règles, au cœur de l’échange avec autrui. Cela veut dire que parler n’est pas une activité d’association d’un nom à une chose visée comme telle qui se tiendrait au-dessus de l’institution.

 

Une critique de la réification chez Wittgenstein

A l’encontre de ces « rituels épistémologiques » qui président à la désignation de choses par des noms dans l’idée que ces choses ou « objets » préexistent à nos activités de désignation, et que signifier c’est nommer, le philosophe et lecteur de Wittgenstein, Aldo Gargani a formulé quelques objections intéressantes dans Le savoir sans fondements  Vrin, 2013, où il s’attaque au «  fétichisme objectuel » pp 82-83. Prenant appui sur une analogie frappante qu’il forge en termes marxistes, il déclare p 90-91 de son livre  que la conception par laquelle on croit que parler est désigner une chose par un nom renferme une distorsion de la relation entre usage et signification semblable à celle entre travail et marchandise. Dans ces passages, c’est un certain type de réification auquel il s’en prend qui opère dans le langage comme dans le commerce : L’objet de la signification est dans la même position que les objets d’échange dans le commerce et l’organisation capitaliste du travail. Ne pourrait-on pas, dans le champ de la musique vue comme processus plutôt que comme objet, articuler une critique semblable de la réification ?
L’aspect marxiste retient l’attention. On sait que Wittgenstein a dédié une oeuvre à Zraffa, économiste et ami de Gramsci.

 

*Sur les liens de Wittgenstein avec le marxisme, outre le fait qu’une œuvre ait été dédiée à Sraffa, ami de Antonio Gramsci, il est bien connu qu’en 1935 à Cambridge, Wittgenstein passait pour un intellectuel nourrissant des sympathies communistes (milieu fréquenté par Anthony Blunt, historien d’art, et au centre d’un cercle d’espions). Cf note 1 p 35 de l’introduction aux Remarques Mêlées, J-P. Cometti, Flammarion, 2002. Voir aussi les travaux de Francesco Lo Piparo sur ces connexions entre Wittgenstein et le marxisme (A. Gramsci).

 

** Concernant les appartenances politiques de Wittgenstein, et ses interprétations, j’ai écrit un article sur  «  Imagination et politique, chez Wittgenstein », dans le n° 38 consacré à Wittgenstein politique de la revue Cités, 2009, voir article on line

https://www.cairn.info/revue-cites-2009-2-page-191.html

Titre de l’article « Wittgenstein, l’imagination et le politique »

A l’encontre d’une telle analogie sur laquelle s’appuierait la tendance à réifier l’objet de la désignation, Wittgenstein en quelques lignes de la Certitude § 519 sur lesquelles H. Putnam a jeté une lumière très précieuse, nous livre la clef de la formation des jeux de langage dans l’écoulement du temps, grâce à la répétition qui permet de comprendre comment l’institution se forme par le jeu qui d’une certaine façon n’a jamais « commencé ». L’institution est première, viennent ensuite les Idées, les choses les « objets » qu’on dit leur préexister pour la légitimer.

 

Une philosophique de la praxis, un « esprit d’ingénieur » :

La priorité de l’institution sur les Idées met l’usage au départ de la communication sans décider par quoi commence le langage.

Elle retourne l’ordre de la relation entre théorie et pratique en faveur d’une philosophie de la praxis. Il s’ensuit une conception de l’application très différente de celle que l’on a apprise quand on dit appliquer la théorie à la pratique. Ici c’est une « philosophie d’ingénieur » qui se dessine telle que Musil l’a décrite dans son Essai « L’Allemand comme symptôme » : « l’ingénieur se distingue du théoricien en ceci qu’à un moment donné il coupe court à la réflexion pour recourir en vue de la construction à une hypothèse, une approximation, à un processus abréviatif qui est un saut dans l’invérifiable et c’est le succès qui assure la vérification » (cit. Barbara Agnese, in « Le saut dans l’invérifiable »,   revue Europe à propos de Kafka, 2006, n° 923, p 191). B. Agnese a une excellente approche de la « réification » à partir de Kafka (v. Samsa dans Métamorphose).

 

Dans la musique :

« Nous » chez Wittgenstein vs Adorno ?

Je souhaite rendre compte de cette formation du langage comme institution à travers les jeux répétés dans la temporalité de l’activité de parler afin de retracer les contours de ce pluriel du singulier qu’est le « nous » avant de se dessiner à partir de la constitution de plusieurs « je »  réunis dans un « nous ». Cela veut dire échapper au solipsisme (masqué comme tel) d’un nous qui serait la collection d’un singulier.

 

Je vois dans ce retournement une chance d’accéder au « nous » de la musique.

Je traiterai donc d’un « nous » et confronterai deux versions de ce « nous » constitués par la musique, la version adornienne (d’une « substance collective ») quand Adorno dit que « chaque son dit nous », et la version wittgensteinienne des Fiches § 173 « on dit que tout un monde se tient dans une petite phrase musicale… ».

Au « nous » selon Adorno, je confronterai le « nous » anthropologiquement compris dans une expérience de pensée de Wittgenstein à propos de l’écoute dans un salon d’une Mazurka de Chopin (RPP, I , 888). Je tirerai de cette confrontation un problème important pour les compositeurs : celui de rompre avec l’assentiment collectif dû à une familiarisation trop grande avec des airs de musique déjà entendus. On sait que le compositeur a à se déterminer parfois contre cet assentiment, quitte à casser l’anticipation d’une certaine harmonie. La question est bien d’ « entendre comme » et d’en modifier les structures de présuppositions.

 

Antonia Soulez

 

février 2018

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